La marche fut d'autant plus aisée que Pauline procurait la lumière nécessaire pour avancer. Dans la pénombre, la jeune fille ne cessait de s'imaginer main dans la main avec celui qu'elle aimait. Une larme perla du coin de son ½il, glissa le long de sa joue, et, arrivée au niveau du menton, se balança et se laissa finalement tomber. Lorsque la goutte toucha la surface de l'étendue noire, celle-ci frémit, puis, dans un grincement de tous les diables, Gulia se fendit d'un gouffre, devant les pieds des adolescents.
« Mon Dieu ! s'écria Pauline. Que se passe-t-il ?
- Ecarte-toi, vite ! hurla le jeune homme en guise de réponse. C'est un gouffre à Karn'acier !
- A quoi ?
- Pauline, écarte-toi tout de suite, si je pouvais, je t'attraperai, mais j'en suis incapable ! Bouge ! »
La jeune fille, effrayée, se recula vivement. Et elle fit bien. Quelques millièmes de secondes plus tard, surgit du trou béant... un chaton. Un petit chat noir, les oreilles pendantes, le museau d'un rose éclatant, et la queue, si longue, si longue, que dans le noir, Pauline n'en voyait pas l'extrémité.
« A présent ne bouge plus du tout, Pauline.
- Mais, il est si mignon ! Puis-je le caresser ?
- Si tu fais ne serait-ce qu'un infime mouvement, tu seras avalée toute crue, et je t'assure que je n'en ai pas envie. Ne bouge pas. »
Pauline se retint, alors que son envie de câliner le petit chat devenait petit à petit comme un besoin vital. L'adorable créature tourna autour d'eux, se frottant à leurs jambes, miaulant de toute son âme. C'est alors qu'apparut sur Gulia une sorte de rat bleu, à six pattes. Le mignon Karn'acier se retourna d'un bloc, se rua sur la pauvre bête, l'entoura de sa longue queue et l'animal disparut en quelques secondes dans la gueule garnie de plusieurs rangées de crocs du petit félin.
Pauline eut un hoquet de stupeur. Heureusement, le prédateur était occupé à recracher de petits morceaux bleus, que la jeune fille supposa être les os du rongeur. Elle n'osait même plus respirer, et ses poumons commençaient à la brûler, lorsque le Karn'acier bondit dans son trou, sur lequel Gulia reprit les pouvoirs. Tout semblait si calme à présent ! Un sentier était toujours épargné, c'est pourquoi le jeune couple poursuivit sa marche. Quelques minutes plus tard seulement, une sorte d'île apparut à l'horizon.
« Est-ce la terre des Giganscules ? demanda la jeune fille.
- Oui. C'est Urla. C'est une belle île, tu verras.
- Tu y es déjà allé ? Quand ça ? Comment sont-ils ?
- Oh, je n'avais même pas pensé à t'en parler ! Suis-je bête ! Les Giganscules sont très susceptibles. Peut-être est-ce à cause de leur nature, qui fait toujours rire les rares visiteurs.
- Qu'ont-ils de si drôle ? fit Pauline, intriguée.
- Ils sont très grands, mais possèdent deux particularités qui prêtent au rire ! La première, celle que l'on voit d'abord, sont leurs mains. Elles sont minuscules ! C'est pourquoi, malgré leur haute taille, leurs travaux n'avancent pas vite. Ils sont très complexés. Ils tuent les étrangers qui se moquent.
- ! Ils les mangent ??
- Mais non, ce ne sont pas des ogres ! Les ogres sont dans les contes de fées ! Ils les brûlent, je crois.
- Donc, si un rire m'échappe... s'inquiéta l'adolescente.
- Tu n'auras qu'à t'envoler ! Et puis, ne t'en fait pas, nous avons tout de même un statut et une mission royale, pour les aider qui plus est, je pense qu'ils seront plus cléments. »
Raphaël se tut. Il n'était pas aussi serein qu'il le montrait à la jeune fille. Au loin, des arbres rouges déployaient leurs feuilles en forme d'étoile sur une plage semblable à celle que Pauline venait de découvrir. Du vent les agitaient et en faisait parfois tomber. Cette forêt vermeille était pour l'instant la seule chose qu'ils voyaient. Face à l'inconnu, la jeune fille n'eut qu'une envie, se serrer contre Raphaël... Quelques minutes plus tard, les arbres flamboyants leur présentaient aussi leur tronc bleu céruléen noueux, et ils virent d'énormes insectes verts voleter autour de grosses fleurs transparentes. Gulia abandonna sa bataille mouvementée aussi rapidement qu'elle l'avait commencée lorsque le jeune couple se retira de l'étendue noire.
« Que fait-on à présent ? demanda Pauline, soucieuse.
- Mon père m'a donné une carte de Urla. Mais ce ne sera pas nécessaire, je pense me souvenir de la direction à prendre. »
Les adolescents marchèrent encore une dizaine de minutes parmi les arbres rouge et bleu avant d'apercevoir une hutte immense. La jeune fille estima rapidement qu'elle mesurait dans les cent mètres de haut.
Le toit était fait de grandes feuilles semblables à celle des bananiers, tandis que les murs étaient simplement construits avec des branches. Il faisait chaud, Pauline s'éventait comme elle pouvait avec sa main. Raphaël paraissait sûr de lui, mais en vérité, il se contrôlait. L'envie incommensurable de prendre celle qu'il aimait par la main ou de la serrer contre lui le rongeait littéralement. Ce qu'il ignorait cependant, était que la jeune fille ressentait la même chose. Les pas qui suivirent les menèrent sur une sorte de place du village déserte de tout homme. Cinq huttes semblables faisaient cercle autour d'une gigantesque sculpture d'un chasseur tenant sa proie, d'une espèce inconnue aux yeux de Pauline, bien haut.
« C'est étrange que nous ne soyons pas accueillis ! s'exclama le jeune Prince. D'habitude, l'entrée du village est tellement surveillée qu'il est parfois compliqué, même pour un de ses habitants, d'y pénétrer. Les Giganscules sont paranoïaques sur les bords !
- Penses-tu qu'il soit possible que quelque chose de grave soit en train de se dérouler ? J'ai un peu peur Raphaël...
- Ne t'en fais pas. Entrons dans cette demeure, c'est celle du chef du village. Si par hasard il y a quelqu'un dedans, laisse-moi parler. »
Sans plus tarder, Raphaël et la jeune fée arrivèrent sur le pas de la porte de la hutte qui paraissait appartenir au plus riche des Giganscules. Tout autour de l'entrée de minuscules sculptures fines et gracieuses avaient été faites par des mains de maître. Les volutes s'enroulaient et disparaissaient, semblaient jouer ensembles, se nouer puis se séparer. Plusieurs des fleurs sans couleur, à travers lesquelles on pouvait voir que les adolescents avaient déjà pu remarquer pendaient du toit par de longues ficelles faites main. Le tout parut joli à Pauline. Mais tout de même immense. Peu rassurant. Le jeune Prince marqua une courte pause pendant laquelle il détailla cette décoration, puis entra. Bien sûr, il faisait sombre dans la demeure. Pas de fenêtre pour y voir plus clair, ni électricité. Leurs yeux mirent quelques secondes à s'habituer à la pénombre. Quand Pauline pu enfin observer ce qui l'entourait, ses prunelles noires se posèrent sur une forme indistincte, brune, recroquevillée sur un lit de fleurs aux grands pétales rouges. Ce n'est qu'en s'approchant encore qu'elle vit le mouvement régulier qui animait cette « chose ». Quoi que ce soit, cela vivait. La jeune fille chuchota :
« Qu'est-ce que c'est ?
- Attends, recule un peu et tu verras. Reste silencieuse. »
Raphaël s'éclaircit la voix. A peine l'eut-il fait, que la masse énorme se leva, étonnamment vite pour sa taille. Pauline eut le loisir de remarquer que la peau brune de l'homme, qui occupait la moitié de la hauteur de la hutte, semblait luire, comme si les Giganscules se frottaient tellement bien pour se laver, qu'ils en arrivaient à faire briller leur corps. Ou alors s'appliquaient-ils une huile spéciale ? L'homme ne paraissait pas musclé outre mesure, peut-être même était-il un peu frêle. Cela ne l'empêchait pas, pour une humaine en tout cas, d'être imposant. Il était vêtu d'un vulgaire pagne en feuilles, qui, à lui tout seul, vu sa taille, aurait pu servir à faire une hutte pour le jeune couple. Le Giganscule ne semblait pas étonné, ses traits bizarrement fins ne marquèrent qu'une légère ombre de sommeil. De longs cheveux, bruns eux aussi, avaient été tressés méticuleusement et pendaient au niveau de ses épaules. Contrairement à ce que la jeune fille s'imaginait, l'homme qui leur faisait face paraissait propre. Même la toison tressée brillait.
« Chef Giganscule, me voici, Prince Héritier de la Couronne du Monde Mélangé, suivit de Pauline aux Deux Sangs, ma compagne, à se titre aussi intouchable que moi, présenta Raphaël, pendant que Pauline se questionnait à propos du statut que lui avait conféré le jeune homme. Nous sommes envoyés par mon père, le Roi Donneur et sa charmante amie, Annabelle le Reine Donneuse pour vous aider dans vos récoltes. Acceptez-vous cette aide ? »
Un long silence suivit cette question, mais enfin le Chef daigna répondre, et sa voix fut des plus étonnante.
« Bien sûr que je l'accepte. Toute aide est bonne à prendre en cette saison. Veuillez prendre place dans le Palais des Invités, je crois que vous connaissez déjà son emplacement, Prince. »
Pauline fut obligée de se mordre l'intérieur de ses joues pour ne point laisser échapper un fou rire incontrôlable. L'homme avait parlé comme si il avait avalé de l'hélium auparavant, avec le plus grand sérieux. La différence entre la taille, la stature et la voix donnait une affreuse envie de sourire. Mais vue de l'extérieur, Pauline semblait impassible. Elle se souvint des paroles de celui qu'elle aimait avant leur arrivée : « ...possèdent deux particularités qui prêtent au rire ! La première, celle que l'on voit d'abord, sont leurs mains. Elles sont minuscules ! C'est pourquoi, malgré leur haute taille, leurs travaux n'avancent pas vite. ». Lorsqu'elle fit glisser son regard le long du bras gauche de l'homme et qu'elle arriva à leur extrémité, l'envie de pouffer devint telle que Pauline mordit sa langue jusqu'au sang. La taille des mains de l'homme se résumait à celle d'un humain normal, mais posée ici, au bout de ses bras longs, et bien plus épais qu'un bras ordinaire, cela donnait un résultat comique.
« Juste une question. Comment se fait-il que le village soit désert ? N'y a-t-il pas de gardes, d'ordinaire, à l'entrée ? Le village n'est-il pas plus surveillé ? Et vous ? N'avez-vous pas quelqu'un à vos côtés ?
- Ceci fait plus d'une question, Prince. Mais vous avez raison. Vous ne connaissez pas encore toutes nos coutumes ! Une fois par mois, le Chef du village doit rester seul toute une journée, pendant que les autres Giganscules jouissent de la plage nord de l'île.
- Ils vont à la plage ?! ne put s'empêcher de s'exclamer la jeune fille.
- Oui, Pauline, souffla Raphaël, mais ils ne se baignent pas ni ne bronzent, je t'expliquerai, j'ai lu quelque chose de cette tradition dans mon livre d'histoire l'année dernière, cela me revient à présent. Merci de votre hospitalité, Chef. Quand nous retrouverons nous ?
- Je vous ferai présenter au peuple ce soir. Des femmes Giganscules viendront vous vêtir pour la cérémonie Dans deux heures. »
Sans un mot de plus, le jeune couple se retira. Ils contournèrent la sculpture centrale et prirent le troisième chemin à gauche. Lorsque Raphaël s'arrêta devant le Palais des invités, Pauline s'insurgea :
« C'est minuscule !
- Par rapport aux autres huttes, tu veux dire ! Tu verras lorsque nous serons à l'intérieur. »
En effet, quand ils eurent pénétrés dans le sois disant Palais, la jeune fille eut un hoquet de surprise. Le sol était couvert de grandes feuilles semblables à celles du toit, contrairement à la hutte du chef, dont la terre battue faisait office de carrelage, de tapis, de moquette... Sur les murs en bois avaient été tendues de magnifiques tapisseries aux couleurs chaudes. La pièce principale était une chambre ; deux grandes paillasses tressées reposaient côte à côte en face des adolescents, tandis que de chaque côté avaient été posés des bouquets des fleurs oranges à longues tiges. Dans un coin de la chambre, une trouée dans les tapisseries indiquait une pièce adjointe. Impatiente, Pauline s'y rendit. La petitesse de l'endroit à côté de la pièce qu'elle venait de quitter la surprit d'abord, avant de lui faire plaisir. Une salle de bain. Un bac de bois de la taille d'un jacuzzi se remplissait et se vidait simultanément. Des bambous coupés en deux entraient dans la pièce par un trou adapté dans le mur. De l'eau claire s'en écoulait, alors que la « baignoire » était percée afin que rien ne déborde. Dans un bol en terre, Pauline observa un liquide coloré et odorant, qu'elle supposa être une sorte de bouillie de fleurs. Une pierre creuse proposait des bijoux végétaux splendides. Ravie, la jeune fille sortit pour rejoindre Raphaël. Le reste de leur après-midi, ils le passèrent assis sur leurs paillasses respectives. Pauline en profita pour demander au Prince pourquoi il l'avait appelée Pauline « aux Deux Sangs ». Le jeune homme lui répondit :
« Tu ne devines pas ? C'est pourtant très simple ! Ton père, que tu n'as pas connu n'est-ce pas, était le fils de l'homme d'Echange du Palais du Monde Mélangé, il avait donc du sang Non Ordinaire dans les veines, tandis que ta mère était humaine. Tu es l'une des rares personnes de ce monde à posséder deux sangs différents, ce qui te donne un titre honorifique. »
Ils se parlèrent longtemps, mais les mots ne remplaçaient pas les caresses. Ils commençaient à ne plus savoir quoi dire, quand deux femmes immenses rentrèrent à quatre pattes dans leur Palais. Leur grande taille ne les enlaidissait pas, leurs membres fins et délicats se mouvaient avec grâce, bien que leurs petites mains fassent ridicule, et leur peau paraissait aussi impeccable que celle du Chef.
« Nous sommes venues vous préparer à la Cérémonie, Prince, et jeune fille aux Deux Sangs, déclara la première, une brune aux lèvres pulpeuses et à la poitrine fort développée.
- Bien, Mesdames, faites votre travail, je vous en prie, répondit Raphaël. »
Les voix aigues de gênaient plus, Pauline s'étaient habituée à l'idée saugrenue que chacun ici parlaient avec de l'hélium dans les poumons. La femme qui avait parlé entraîna le Prince vers le fond de la pièce, tandis que la deuxième, légèrement plus petite, presque blonde et plate comme une limande, tira Pauline de ses réflexions et la conduisit dans la salle de bain.
Elle retira habilement la jupe et la chemise noire de la jeune fille et la porta jusqu'à l'eau glacée de la baignoire. La fée ne pu retenir une exclamation, chaque pore de sa peau la picotait. La Giganscule lui versa doucement tout le bol de senteurs délicates sur le corps. Pauline, toujours un peu gênée d'être nue devant les autres ne put se retenir de rougir, mais apprécia néanmoins l'odeur dégagée par le bain de fleurs. Quand la femme décida que la jeune fille était assez imprégnée de la fragrance agréable, elle l'ôta de l'eau, comme si elle était une poupée à manier avec soin, la frotta avec une feuille spongieuse, et l'emporta dans la chambre ainsi entourée. Pendant que Raphaël fut conduit à son tour dans la salle d'eau, la Giganscule blonde entreprit de vêtir Pauline. Celle-ci s'attendait à être habillée comme la femme, une simple pagne court mais joliment tressé, et un cache poitrine de feuille lui aussi, entouré de pétales rouges. Cependant, la femme sortit de derrière une tapisserie une robe flamboyante, dans différents tons d'orange. Le grand col découvrait les épaules blanches de la jeune fée. Tout le long de ses coutures, de fines bandes de voile orange voletaient. Comme la robe semblait trop large au niveau de la taille, la jeune femme blonde se saisit d'une ceinture de fleurs oranges, les mêmes qui avaient servis à composer les bouquets près de leurs paillasses, et resserra la robe, qui épousait maintenant à merveille les courbes de Pauline. Plus évasée dans le bas, l'habit cascadait jusqu'aux pieds de la jeune fille, puis continuait dans son dos, faisant une traîne longue de trois mètre, comme une flamme d'un brasier sur les feuilles du sol. Les cheveux bruns de la fée furent peignés, puis ceux de devant ramenés en arrière par une grosse fleur couleur de feu. La Giganscule s'éclipsa enfin, laissant la jeune fille pieds nus, vite suivie par sa compagne. Pauline avait les yeux rivés sur l'entrée de la salle de bain, avide de savoir comment serait habillé son Prince. Elle ne fut pas déçue. Vêtu autant de marron clair qu'elle était vêtue d'orange, il était parfait. Il portait une chemise souple sur laquelle avait été ajoutées, autour de chaque bouton, de fines lianes tressées de marrons foncé et d'orange. Son pantalon, en revanche plus simple, descendait jusqu'à ses mollets, puis se resserrait. Le besoin de le serrer contre son c½ur devint si puissant, que la jeune fille, après avoir adressé un pâle sourire au jeune homme, se retourna.
Raphaël n'eut pas le temps de venir voir ce qui lui arrivait, car le Chef du village en personne se mit à quatre pattes pour venir les chercher. Ils furent conduis sur la place qu'ils connaissaient déjà, sauf que cette fois-ci, elle était bondée de géants, un brouhaha à percer les tympans s'élevait. Le jeune couple se trouvait de chaque côté du Chef du village. La présentation dura une heure entière pendant laquelle il expliqua les raisons de la venue de ses deux étrangers, ainsi que les titres honorifiques qui les protégeaient. Pendant ce temps, Pauline était perdue dans ses pensées, paraissait soucieuse et réfléchir intensément. Lorsque le jeune couple put retourner dans leur demeure, la fée atterrit enfin et pressa le pas afin d'arriver plus vite dans le Palais des invités.
« Tu parais bien pressée, tout d'un coup... ? questionna le jeune homme.
- Attends d'être arrivé, tu comprendras. »
Sans plus d'explications, ils marchèrent en silence. Quand ils furent entrés dans leur chambre, Pauline fit face à Raphaël. Ce dernier ne savait ni quoi faire, ni quoi dire. C'est alors qu'elle s'approcha, encore, encore, puis embrassa le Prince. Abasourdi, il ne pensa pas à s'écarter. Alarmé, il n'osa pas se détacher d'elle, et touchée pour touchée, la serra dans ses bras, passa sa main sur sa joue, dans son cou, passa sa main dans le col échancré, caressa le dos de la jeune fille... qui s'écroula.
« Pauline ! Oh, ma Pauline ! Que faire ? Je t'ai perdue... »
Le corps de Pauline était trempé de sueur, ses cheveux dégoulinaient le long de son dos, sur sa poitrine, sur ses jambes... Seulement, à travers ses larmes, il ne voyait pas qu'elle le regardait, les yeux vitreux mais bien vivants, et cherchait à parler.
« ... l'... l'eau... »
Le jeune homme se redressa, tendit l'oreille, et se précipita dans la salle de bain. Il saisit la pierre creuse, en ôta tous les bijoux, puisa de l'eau gelée et courut lui apporter. Par dix fois il dut refaire le voyage, car un bol ne suffit pas à la jeune fille. Quand elle put se lever, il se jeta sur elle, respira l'odeur douce et sucrée de son cou, de ses cheveux, ne se lassait pas de la regarder, de la toucher. Embarrassée, Pauline finit par l'écarter.
« J'ai vaincu les bactéries ! Je paris que tu ne devineras jamais comment...
- Oh, explique-moi, je t'en prie !
- J'ai... J'ai utilisé mon nouveau pouvoir. Je me suis dit que si je contrôlais l'eau extérieure, je pouvais aussi avoir le dessus sur celle de mon corps ! Avant de t'embrasser, j'ai fait appel à tout le liquide eau présent dans... moi... à la première brûlure que j'ai ressenti, j'ai jeté tout ce que je contrôlais dessus, et le feu des bactéries DEAD s'est peu à peu éteint...
- ... te laissant complètement déshydratée ! Mais oui ! Mais comment pouvais-tu être sûre que cela marcherait ?
- Je n'en étais pas sûre... du tout ! Mais je... je...
- Tu ?
- Je n'en pouvais plus de ne pas pouvoir te toucher, Raphaël ! C'est encore pire que la parole ! Si nous ne pouvions pas vivre ça, je ne voyais pas l'intérêt de vivre tout court ! »
Emu, le Prince la serra plus fort encore et l'entraîna vers leurs paillasses. Ils s'allongèrent côte à côte, puis le jeune homme pressa Pauline contre son corps. Leur désir à tous les deux était palpable, l'atmosphère était moite et lourde. Tandis que Raphaël roula pour se retrouver sur la jeune fille, Pauline ne pouvait s'empêcher de toucher son torse hâlé, ses bras puissants, son cou chaud, sa joue douce. Il l'embrassa alors, avec une tendresse infinie. Raphaël voulut alors retirer la robe flamboyante de la jeune fée, qui se crispa. Déçu d'être coupé en plein élan mais compréhensif, il arrêta son mouvement, et se contenta de l'embrasser encore et encore. Mais la magie était brisée, une sorte de gêne flottait entre eux deux.
« Je... Je... je suis dés...
- Ne dis rien, Pauline. J'attendrai. C'est à moi de m'excuser. Pardon. »
C'est enlacés qu'ils s'endormirent. Tôt le lendemain matin, les deux femmes Giganscules revinrent et les habillèrent sans cette fois les laver. Pauline fut rapidement vêtue d'un short délavé et élimé et d'un débardeur gris trop large pour elle, tandis que Raphaël se fit habiller d'un bermuda vert et d'une chemise blanc cassé. On ne leur proposa pas de manger, pourtant, le ventre des adolescents gargouillait à qui mieux mieux. Les femmes furent vite remplacées par deux forts Giganscules.
« Où allons nous ? risqua la jeune fille.
- Aux champs, bien sûr, Mademoiselle aux Deux Sangs ! Où aller d'autre ?
- Oh, je vous prie de bien vouloir m'excuser, je suis distraite. »
En effet, la fée pensait à la soirée passée, et rien que ces évocations lui donnaient des frissons. Ils traversèrent nombre de rues et allées pleines de huttes semblables. Pauline se demanda comment les Giganscules arrivaient à se repérer dans le village et à ne pas se perdre, mais elle n'osa pas cette fois poser de question. Cela faisait un quart d'heure qu'ils marchaient quand ils dépassèrent la dernière demeure. Puis ils s'enfoncèrent dans la forêt, splendide à cette heure, les arbres semblaient être des brasiers animés de grâce, et le bleu de leur tronc déstabilisait. On n'avait l'impression d'être à l'envers ; de marcher dans le ciel, et que le sol était en feu, au-dessus des têtes.
C'est alors que surgit devant eux, brusquement, juste derrière une branche qui leur cachait l'horizon, une immense étendue jaunâtre, à perte de vue. Quelques Giganscules travaillaient déjà, baissés.
« Voilà. Nous cultivons de l'Attachensemble, qui nous permet de faire du fil pour coudre nos habits, tapisser nos murs, etc. Chaque pousse possède trois brins. Chaque brin est constitué de quatre filaments enlacés. Le but de la récolte est de démêler les filaments, les gratter à l'aide de ce bout de bambou au-dessus d'un bol, afin d'en extraire la poudre, puis il est très important d'enrouler à nouveau les filaments, de vérifier que les brins ne sont pas brisés, dans quel cas il faut arracher, malheureusement la totalité de la pousse afin de ne pas permettre que la plante produise une récolte contaminée. En effet, en cas de blessure, la pousse produit une substance mortelle. Je crois que vous êtes au courant de tout. Puisque vous êtes ici en amis, pour nous aider, le Chef a décidé de baisser votre quota minimal de récolte. Alors qu'il se situe pour nous à cent bols de poudre pour la journée, sachant qu'il faut au minimum dix plantes par bol, je vous laisse faire le calcul. Vous devez récolter cinquante bols à vous deux. Quand un bol est rempli, il faut le vider dans la cuve que vous apercevez près du plus grand arbre, et faire une croix à côté de votre nom. Le vôtre est : « Prince et Deux Sangs ». Nous savons que le travail est long et difficile. Vous n'êtes pas encore habitués, cela constituera une vraie torture pour vous, mais ne vous en faites pas, c'était la même endurance pour chacun de nous. Au travail, Sa Majesté, et Mademoiselle. »
L'homme s'éloigna, les laissant chacun avec un bol et un petit bambou.
« Il n'a pas précisé l'heure du petit-déjeuner ! s'exclama Pauline.
- J'ai oublié de t'en parler, mais ici, on ne mange que le midi ! Il va falloir être patients... Tiendras-tu le coup ?
- Seulement le midi ?! Voilà pourquoi ils sont tous si minces... Je crois pouvoir tenir jusque là, nous verrons ! Si je m'écroule, je serai peut-être dispensée de ce travail ! »
Pauline embrassa le jeune homme et entreprit de récolter l'Attachensemble. Elle fut surprise par la difficulté de la chose. Pour la première pousse, il lui fallut plus de trente minutes. Pour la seconde, vingt-cinq, pour la troisième un quart d'heure... Lorsque le soleil fut à son zénith, la faim devenait insoutenable. C'est alors qu'une cloche retentit. Un son grave qui aurait été inquiétant si leurs ventres n'avaient pas compris que c'était un appel bénéfique. La jeune fille se sentait fébrile, tellement la faim la tenaillait. Raphaël la soutint jusqu'à la table en bambou qui avait été dressée sous un toit de bambou à quatre pieds. Elle était petite, juste assez grande pour accueillir deux humains. Deux bols remplis d'une soupe grisâtre étaient posés face à face. Pauline s'assit.
« Où donc s'assoient les Giganscules ?
- Oh, tu vas vite comprendre ! Mais ils restent debout. S'assoire n'est pas dans leurs habitudes. Ils sont un peu hyperactifs.
- Alors ils mangent debout ?
- Effectivement. »
En effet, quelques secondes plus tard, le jeune couple se retrouva entouré de paires velues de jambes. Pauline comprit tout d'un coup que leur « toit » était en fait la table des habitants de cette île. Bien que son ventre réclamât, la jeune fille ne paraissait pas emballée par la soupe. Raphaël, lui, peut-être habitué grâce à sa visite récente, mangea rapidement.
« Tu n'as plus faim ? demanda t-il malicieusement.
- Euh... Si, mais....
- Si mais tu ne te vois pas en train de te régaler avec ce plat, n'est-ce pas ?
- Ben... Non.
- Tu devrais pourtant, c'est délicieux. Tu ne sais même pas ce que c'est. Je suis sûre que tu serais surprise. Goûte ! »
Pauline trempa son petit doigt dans le breuvage et le lécha. Ses papilles répondirent par une explosion de couleurs gustatives. Cette soupe sucrée était en fait un mélange de fruits du pays. Des sortes de papayes et d'ananas, à entendre Raphaël.
« Oh ! Tu avais raison, c'est succulent ! »
Quelques minutes à peine après que la jeune fée eut fini son repas, la cloche grave sonna à nouveau.
Le jeune couple se leva avec réticence et reprit le dur travail qui leur avait été attribué. Ce n'est que lorsque la nuit était tombée sur Urla que la cloche retentit de nouveau, autorisant les retardataires et ceux qui n'avaient pas réussis à récolter leur quota à quitter les champs. Raphaël et Pauline, heureux d'être enfin débarrassés de leur corvée, coururent jusqu'au village et entrèrent dans leur « palais ». Le Chef du village les y attendait.
« Cher Prince et chère demoiselle, le Roi Donneur m'a fait parvenir un messager, qui est déjà reparti, mais qui avait pour but de vous annoncer la fin de votre séjour ici. Malheureusement, nous allons devoir nous quitter. Il a laissé ceci pour vous. »
Le Chef tendit au Prince une feuille d'arbre énorme. Raphaël la regarda attentivement, c'est pourquoi, intriguée, Pauline se pencha par-dessus son épaule pour comprendre de quoi il s'agissait. Une fine écriture pointue recouvrait toute la feuille.
« Mon fils,
Je souhaite te voir à la Cour dès demain, arrange-toi pour faire le voyage rapidement, mais je voudrais te voir en privé, ce qui exclu bien sûr la jeune fille qui est actuellement à tes côtés. Fais la rentrer chez elle avant d'arriver au Palais, tu auras l'autorisation de la revoir lorsque je t'en donnerai le droit. Prononce bien ces paroles en quittant la jeune fille : « Flyium Rentra ». Grâce à ces mots, elle ne pourra pas utiliser ses ailes dans un but personnel. Je le saurais si tu omets de le faire, je ne te le conseille pas. Dis lui bien qu'elle reprenne un rythme de vie humain, nous n'avons plus besoin d'elle pour le moment.
Tu verras, l'ambiance du Monde Mélangé a bien changé, c'est vraiment mieux ainsi. Avec ta mère, je n'aurais jamais pu atteindre ce niveau de perfection. Annabelle est formidable.
Avec l'empressement de l'idée de ton retour,
Ton très cher Père. »
Raphaël froissa la feuille de colère.
« Dans quel état vais-je retrouver mon Monde ? » s'écria t-il.
Quant à Pauline, elle s'était pétrifiée d'effroi. L'idée de retrouver sa mère lui faisait plaisir, bien sûr, mais rien que la sensation de vide autour d'elle que procurerait l'absence du Prince la terrifiait.
Ils n'avaient pas de bagages, étaient venus les mains vides, et c'est le c½ur lourd qu'ils se dirigèrent vers l'entrée du village. La sortie de l'île fut plus difficile qu'à l'allée, car il faisait nuit, et la lune n'arrivait pas à percer l'épaisse couche de nuages noirs. Mais le plus compliqué fut le retour sur Gulia. Celle-ci était à proprement parler déchaînée, et ils n'avaient cette fois aucun moyen de la calmer. Ils avaient cessé de compter les heures lorsqu'ils arrivèrent enfin sur la plage de sable mou. Ni Raphaël, ni Pauline n'avait prononcé un mot depuis leur départ. Ils s'étaient contentés de se tenir la main. La jeune fille avait la gorge nouée, et un flot de larme menaçait de couler à chaque instant.
« Je dois te renvoyer chez moi, maintenant... annonça d'un air sombre le jeune homme. Mais je n'en ai pas la moindre envie.
- Tu ne peux pas contredire ton père ! Il pourrait te faire du mal ! s'exclama Pauline.
- Je le sais, c'est pourquoi je vais lui obéir... Du moins en partie ! Je vais te raccompagner. Comme ça tu me montreras un peu comment tu vivais, et je pourrai voir un peu ma mère.
- Mais tu as déjà vu mon monde lors de ma première tâche !
- Oh, mais ce que tu ne sais pas, c'est que je rentrais tous les soirs au Palais ! Mon père ne m'envoyait que le matin. Il ne souhaitait pas que je connaisse les coutumes et les habitudes des humains ! Aller, viens. »
Le Prince l'approcha de lui, la serra contre son c½ur, et tout devint noir. Lorsqu'ils atterrirent, un grand froid les envahit. C'était l'hiver sur Terre, et le couple était toujours vêtu des habits que les Giganscules leur avaient donnés. De légers flocons de neige tombaient en tourbillonnant dans la nuit noire, et les sons semblaient étouffés. Un brouillard accompagnait le froid intense, et Pauline mit quelques secondes à se rendre compte qu'ils se trouvaient juste devant chez elle. La rue dans laquelle elle habitait était assez large, avec des maisons identiques de chaque côté. Chaque habitation avait un minuscule jardin devant sa porte, séparé de celui des voisins par une haie de buis. Lorsqu'elle entraîna le jeune homme vers le portail en fer forgé, la neige crissa sous leurs pas. Un grincement familier retentit lorsqu'elle tourna la poignée rouillée. Elle parcourut les quelques mètres qui les séparaient de la porte d'entrée, et appuya résolument sur la sonnette. Quelques minutes plus tard, une lumière s'alluma de l'autre côté de la porte et des clefs tournèrent dans la serrure. Carine apparut, en pyjama, les yeux engourdis de sommeil. Mais lorsqu'elle aperçut sa fille et le Prince, plus aucune trace de fatigue ne se lisait sur ses traits. Elle les fit précipitamment rentrer, et les serra dans ses bras si fort qu'ils crurent étouffer. Elle les poussa dans le salon, leur demanda de s'asseoir et courut pour aller réveiller Isab'aile. Pauline était mitigée. La joie de se retrouver chez elle après ces périples dangereux menaçait son c½ur d'exploser, mais sa main était agrippée à celle de Raphaël, sans arriver à se résoudre de la lâcher. Le jeune homme dégagea gentiment sa main et déplia ses doigts engourdis.
« Je ne vais pas pouvoir rester très longtemps. Tu le sais, n'est-ce pas ?
- ... Oui, mais...
- Ce sera dur, je sais. Mais pour moi aussi ! Promets-moi de ne pas faire de bêtises, de ne pas te mettre en danger, de ne pas me chercher ni de venir dans le Monde Mélangé. Jure-le.
- Je ne peux... Bon, d'accord, je le jure, répondit Pauline, peu satisfaite cependant. Toi, promets-moi une chose...
- Tout ce que tu voudras.
- Ca va te paraître très bête, hein, mais... Ca me tient à c½ur, d'accord ? Tu me resteras fidèle, n'est-ce pas ? dit-elle d'une toute petite voix.
- Pauline ! Comment peux-tu douter d'une chose pareille ?! Je t'aime ! Je souhaite rester toujours près de toi ! Mes pensées t'accompagneront toujours, tu seras la flamme au fond de mes yeux, tu seras la lumière qui me permettra d'avancer, tu seras mon seul espoir à chaque instant. »
Raphaël prit la main de Pauline dans la sienne, l'approcha de son visage, effleura sa joue, puis la posa sur son c½ur, tout en regardant la jeune fée droit dans les yeux. Pauline s'avança, et l'embrassa sur la joue.
Carine entra dans la pièce, suivie de la Reine déchue, toujours aussi splendide. Même sa robe de nuit semblait parsemée d'étoiles sur fond bleu profond. Ses traits étaient néanmoins tirés par le sommeil et le chagrin. Etre séparée de son peuple et de son fils lui avait fait souffrir le martyre. Lorsqu'elle les aperçu, ses pupilles s'agrandirent d'un seul coup, et dans une synchronisation parfaite, les trois femmes de la pièce s'écroulèrent.
Raphaël, stupéfait et inquiet, tourna sur lui-même, entouré des trois corps inertes. Un éclair familier survint, et le buste de son père apparut dans les airs, flottant à deux mètres de hauteur.
« RAPHAEL ! rugit l'apparition. Je ne t'avais pas donné le droit d'aller chez les Humains ! Rentre immédiatement ! JE T'AI DEMANDE DE VENIR ! »
Les contours de la pièce devinrent flous pour le jeune Prince. Il se sentit tourbillonner, pour atterrir durement sur le sol de cristal du Palais, dans la Salle du Trône. Il se releva doucement, et haussa le menton, face à son père et à Annabelle.
« J'ai horreur des tricheurs et des menteurs, affirma la nouvelle Reine. Ton père et moi avons décidé qu'il était temps de t'apprendre les bonnes manières.
- Je sais très bien me tenir, merci, répondit froidement le jeune homme.
- Oh, non ! Pas à notre goût, mon chéri !
- Je ne vous aiderai pas à assouvir le Peuple du Monde Mélangé ! cracha t-il.
- Pauvre chou ! Il pense que nous avons besoin de lui pour cela ! Tu vas faire la connaissance de Carollo, un charmant Nain, possédant un pouvoir extraordinaire ! »
Le Roi ne disait rien, mais paraissait satisfait. Annabelle portait sur ses lèvres ce sourire effrayant qui n'engageait rien de bon pour le Prince. Entendant des pas derrière lui, Raphaël se retourna et découvrit en face de lui le Nain le plus maigre qu'il n'avait jamais vu. D'habitude, ceux de son espèce étaient plutôt rondouillards, mais celui-là faisait exception. Ses joues semblaient creusées et taillées à la dague, son nez pointu aux narines frémissantes et ses doigts squelettiques faisaient fragiles. Pourtant, lui aussi paraissait sûr de lui.
« Je te conseille de le suivre, Raphaël », annonça son père.
Décidant de ne pas s'attirer plus d'ennuis qu'il n'en avait déjà, le jeune homme suivit le Nain. Ils sortirent de la salle, s'engagèrent dans un couloir qui était très familier au Prince. Le Nain s'arrêta devant la suite d'Isab'aile, sortit de son pantalon une petite clef en argent, la tourna dans la serrure et poussa la porte. Raphaël sentit ses forces le quitter quand il put apercevoir l'intérieur de la pièce. Tout avait changé. C'était visiblement à présent la suite d'Annabelle, car tout, du plafond au sol, était recouvert d'un cuir rouge brillant. Le magnifique fauteuil en plume blanche de sa mère était manifestement en train d'être rénové à la façon de la nouvelle Reine. Trois valets étaient affairés à ôter chaque plume une par une, deux autres s'occupaient de les ramasser et de les placer dans un bocal et un dernier serviteur recouvrait les endroits déplumés de morceaux de cuir noir. Aucun autre meuble n'était reconnaissable, et le jeune homme se demanda si aucun autre n'avait été conservé. Impatient, Carollo saisit le bras du Prince et l'emporta dans le passage secret qui menait autrefois au magnifique jardin verdoyant de sa mère. Arrivés au bout du couloir, le Prince n'aperçut aucune plante, ni même aucune luminosité. L'obscurité du passage semblait avoir envahit la pièce dans laquelle ils se trouvaient à présent. Le Nain tourna ses poignets, et des torches s'allumèrent une par une, permettant de découvrir une gigantesque salle circulaire dans laquelle ronronnaient d'étranges machines. Lorsque la dernière torche s'enflamma, Raphaël distingua deux grandes cages. L'une d'elle était déjà occupée.
« Et voilà la Salle des Tortures ! » s'exclama Carollo.
De la joie pouvait se lire sur son visage. Affolé, Raphaël essaya de trouver un endroit par où fuir, mais le Nain avait fermé toutes les issues. Souriant de toutes ses dents étrangement pointues, Carollo effleura le bras du Prince qui ressenti instantanément une intense douleur dans tout son corps. Il voulut se reculer, mes ses membres ne répondaient plus. La souffrance perdurait, et ses genoux fléchirent sous son poids. Dès qu'il s'effondra, Carollo le saisit sous les aisselles et le porta avec une facilité déconcertante jusqu'à une machine tout en longueur, noire. Un tapis roulant en velours noir avançait jusque dans les entrailles de la machine. Raphaël fut déposé au bout du tapis. Immédiatement, la machine cessa d'enrouler le velours.
« Je l'ai appelée : M.T.V.. C'est-à-dire Machine de Torture Visuelle. Très efficace. Allez, bon voyage ! »
Le tapis recommença son avancée, et le Prince se trouva bientôt dans le noir d'encre de la machine. Il ne pouvait toujours pas bouger et était donc condamné à rester allongé sur le dos, à contempler l'intérieur de la M.T.V.. Il avait l'impression d'être en plein cauchemar. Le Palais qu'il connaissait jadis n'était plus le même et il doutait que le Monde Mélangé soit resté intact. Pendant qu'il maudissait l'arrivée d'Annabelle, une lumière jaune s'alluma au-dessus de lui. C'est alors que ses yeux furent aveuglés par une vision.
Pauline, chez elle, se relevait. Voyant évidemment que celui qu'elle aimait n'était plus là, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Sont corps frêle et blanc se secouait tandis qu'elle retombait à genoux, le visage dans les mains.
Raphaël ordonna encore une fois à son corps de bouger. Là encore, rien ne se produisit. Il voulait secouer sa tête, fermer ses yeux, effacer cette image de souffrance.
Rien ne semblait la consoler. Carine la serrait dans ses bras, Isab'aile tentait de la réconforter, mais rien n'y faisait. De temps en temps, elle relevait autour d'elle des yeux rougis et des joues inondées de larmes.
La vision s'estompa le temps que la lampe jaune devienne orange. Le Prince sentait monter en lui une colère incroyable, en même temps que la tristesse immense qui broyait son c½ur. La voir souffrir ainsi, elle qu'il aimait tant, c'était pire que de souffrir soi-même.
Semblant soudain résignée, Pauline se leva, écartant de son passage sa mère et l'ancienne Reine, et se dirigea vers la cuisine. Elle paraissait aveuglée par ses larmes qui continuaient de couler sur sa peau, à ruisseler de ses yeux, et se cognait dans l'angle des meubles ou contre des portes qu'elle peinait à ouvrir ensuite. Cependant, aucune plainte ne sortait de sa bouche. Seuls quelques sanglots lui échappaient.
S'en était trop ! Le jeune homme tenta de détourner ses pensées de cette torture. Mais une force étrange le ramenait toujours à Pauline.
La détermination de la jeune fille ne flanchait pas. Elle était à présent devant la dernière porte qui la séparait de sa destination ; la cuisine. Ecarter ce dernier obstacle ne lui prit pas longtemps. Pauline entra dans la pièce, se rua vers un tiroir et en sortit un énorme couteau à la lame effilée.
Raphaël parvint à hurler. Ce n'était pas possible. Pauline ne ferait pas cela ! Elle ne se tuerait pas pour cela ! Mais en était-il si sûr ? L'ampoule devint soudain rouge, et le jeune homme se sentit replonger dans la vision de plus en plus douloureuse.
La lame tranchante le long de son bras, Pauline semblait soudain hésiter. Le couteau s'éloignait petit à petit de sa peau, pour y revenir soudain plus vite. Cette fois, la jeune fille s'entailla le bras en hurlant. Pourtant, personne ne venait l'aider. Personne ne venait l'empêcher de se faire du mal. Elle était seule. Le sang jaillissait de sa blessure, roulait le long de sa main et gouttait sur le carrelage immaculé. L'entaille de dix centimètre saignait abondamment, mais Pauline tailla de la pointe du couteau un arc de cercle au bout de sa blessure, puis encore une autre droite perpendiculaire à la première, démarrant au bout de l'arc de cercle. Elle hurlait, elle pleurait, elle criait... Un « R » sur son bras, du sang ruisselant sur elle, partout...
Que ça s'arrête ! Ne pouvant s'empêcher de hurler de toute son âme, le Prince ne pouvait toujours pas fermer les yeux. Echapper à cette torture paraissait impossible. L'horreur de la situation envahissait Raphaël, le sang de Pauline... Ses effroyables blessures qu'elle s'infligeait elle-même, ses pleurs...
Pauline observait en souriant la lettre qu'elle avait tracée. Elle pleurait toujours, mais paraissait pourtant soudain heureuse. Courant vers un placard bleu, elle attrapa une assiette, la jeta à ses pieds, en ramassa un morceau pointu et tranchant, et souleva son t-shirt. Elle traça alors sur son ventre blanc comme neige un c½ur sanglant, et tomba de nouveau à genoux, s'écorchant mains et jambes avec la porcelaine brisée. Tenant toujours dans sa main tremblante le morceau coupant, elle l'appuya sur son cou.
Comment échapper à cela ? Elle ne devait pas mourir ! Encore moins de sa main ! Dans chaque cellule de son être, le jeune homme ressentait une douleur atroce, telle qu'elle allait sûrement le rendre fou.
La jeune fille traça une fine ligne ensanglantée tout autour de son cou. Cette blessure perlait aussi, moins que les autres peut-être, mais les gouttes qui s'en échappaient formaient un collier mortel. Devant la quantité de sang qui coulait de chacune de ses blessures, Pauline s'effondra entre les bouts de verre brisés.
Rien ne pouvait être plus horrible que ce qu'il ressentait à présent. Il aurait voulu mourir plutôt que d'être obligé de la regarder encore se tuer petit à petit. C'est alors que le tapis roulant se remit en marche, dans l'autre sens cette fois. Carollo, l'air satisfait, un sourire terrible sur les lèvres, saisit le Prince et l'enferma dans la cage encore vide, puis il leva son emprise sur le jeune homme, et lui permit ainsi de bouger à nouveau. Raphaël se sentait courbaturé. Mais la douleur physique qui était la sienne n'était rien comparé à l'épreuve morale qu'il avait du subir. Se souvenant d'avoir vu quelqu'un dans la cage adjacente, il se tourna et eut un hoquet de surprise. Son lutin habilleur, Cablot, le regardait.
« Cablot ! Comment se fait-il que vous ayez atterris ici ?? questionna le Prince.
- Oh, Sa Majesté ! J'ai refusé de me mettre au service de la nouvelle Reine.
- Et vous avez été enfermé pour cela ? Comment vous remettez-vous de la M.T.V. mon cher Cablot ?
- Je n'ai pas subit cette torture encore, Prince. Carollo m'a utilisé pour tester ses machines, mais vous avez été le premier à essayer celle-ci. Il a fini de la mettre au point hier.
- Mais c'est terrible !! Vous avez du beaucoup souffrir !
- Assez, oui. Mais je pense que vous avez, Votre Altesse Royale, plus souffert encore que moi. Vos cris étaient déchirants. Si je puis vous aider en quoi que ce soit... ? dit Cablot.
Souhaitez-vous que je vous dise à quoi sert chaque machine ?
- Euh... Je... non, merci, répondit Raphaël, pas très emballé.
- Dans trois heures, je vous soumettrai à la Ficelle, cher Prince ! déclara Carollo en passant devant leurs cages. Et toi, Cablot, tu vas tester dès maintenant ma nouvelle et toute dernière invention. Si tu en ressors vivant, je pourrais faire bénéficier le Prince de ce charmant outil. »
Le Nain ouvrit la cage du lutin habilleur, le saisit par le bras et l'emporta loin derrière un tas de ferraille.
Le jeune homme avait l'impression que le temps s'était arrêté, quand des gémissements se firent entendre par-dessus les ronronnements des machines. Bientôt, les plaintes se transformèrent en cris épouvantables.
« Cablot ! » hurla Raphaël.
Il savait qu'il était impuissant. Puis il réalisa qu'il n'avait pas encore essayé son Don de persuasion sur le Nain.
« Carollo ! Pourriez-vous venir, s'il vous plaît ? » appela t-il.
Le Nain apparut de derrière ses machines, son sourire s'élargissant à chaque cri de Cablot.
« Votre Altesse ?
- Relâchez Cablot. »
A peine eut-il prononcé ces mots, qu'il sut que le Roi avait pensé à immunisé Carollo du pouvoir de son fils.
Le Nain ne répondit pas, se contenta de sourire davantage, l'air encore plus réjouis qu'auparavant. Après quoi il se détourna et s'enfonça dans la jungle des machines de tortures.
Pendant un temps qui parut une éternité à Raphaël mais qui s'avérait être dans les environs d'une demi-heure, le jeune homme tourna et retourna dans sa tête les visions de la M.T.V.. Et si c'était vrai ? Si Pauline se mourrait ? Si il ne la revoyait jamais ? Comment ferait-il ??
Il fut interrompu par le retour de Cablot dans sa cellule. Le pauvre Nain ne tenait plus debout. Il était blanc comme un linge, et sous sa peau, on distinguait de petites tâches rouges le long de ses bras.
« A votre tour, Prince. Je suis heureux de vous annoncer que mon Pactiomètre marche à merveille. Vous en ferez l'expérience dès demain. En attendant, suivez moi docilement jusqu'à la Ficelle. »
Pendant ce temps, Pauline s'était relevée dans le salon de sa mère, aidant Carine et Isab'aile à faire de même. Lorsqu'elle comprit que Raphaël n'était plus là, de grosses larmes coulèrent le long de ses joues. C'était vraiment trop injuste. Sa mère la serra fort contre elle. Pour calmer ses sanglots, la jeune fille décida de s'enfermer dans sa chambre, chose qu'elle faisait beaucoup avant de recevoir son Don et que toute sa vie soit bouleversée. Cette pièce était simplement meublée et si bien rangée qu'elle paraissait inhabitée (ce qui, à présent, était certes un peu le cas).Une armoire de bois claire et une commode assortie, ainsi qu'un grand lit deux places prenaient quasiment toute la place. Tout un mur était recouvert d'étagères pleines de livres divers, et un tout petit bureau avait été placé dans un coin de la pièce. Les murs étaient mauves et la moquette violette plus foncée.
Pauline se laissa tomber sur son lit, s'assit en tailleur, et prit son visage dans ses mains. Le seul avantage qu'elle trouva dans cette situation, pour elle catastrophique, était que le Prince n'avait eut le temps de prononcer la formule qui la priverait de ses ailes. Cependant, il n'était pas encore temps d'agir. Plutôt que de ses lamenter seule, elle prit une décision et se dirigea vers la cuisine. Elle ne rencontra personne sur son chemin, et en déduisit que sa mère et Isab'aile devaient toujours se trouver dans le salon. Quand elle entra dans la pièce au carrelage immaculé, elle se dirigea vers un tiroir et en sortit un grand couteau... qu'elle posa ensuite sur le plan de travail. Sa mère achetait toujours des fruits à profusion, et décida d'en faire une petite salade, pleine de vitamines qui remonteraient le moral de tout le monde. Elle coupa des bananes en rondelles, des pommes en petits cubes, des kiwis en quarts de rondelles et fit du jus d'orange qu'elle versa dans la coupe. Pour finir, elle ajouta du sucre sur le tout, attrapa des coupelles dans un placard. Par inadvertance, elle bouscula une assiette qui explosa à ses pieds, lui égratignant les jambes. Pauline pesta, alla chercher le balai de sa mère et ramassa les morceaux de porcelaine. Ensuite, elle apporta ce qu'elle avait préparé aux deux femmes. Elles étaient en pleine discussion quand la jeune fille entra. Etrangement, elles se turent à son arrivée. Carine et Isab'aile accueillirent avec joie la salade de fruit, bien qu'il fût, d'après l'horloge du salon, plus de trois heures du matin. Aucune n'avait envie d'aller se coucher. Isab'aile posa quelques questions à Pauline, auxquelles cette dernière répondit évasivement ou rapidement, ne tenant pas à évoquer le sujet douloureux qu'était celui qu'elle aimait et qui n'était plus là. La jeune fée du raconter leur escapade chez les Giganscules, mais omit de parler des bactéries qui auraient pu les tuer tous les deux.